Si vous entendez un jour un Anglais commander un "claret" dans un restaurant bordelais, ne cherchez pas dans la carte des vins un cépage ou une appellation que vous ne connaîtriez pas. Vous venez de croiser un mot vieux de près de neuf siècles, et qui depuis peu refait officiellement surface à Bordeaux, sous une forme entièrement nouvelle.
Un mot né d'un mariage royal
L'histoire du claret commence au XIIe siècle, et elle a tout d'une anecdote de conte médiéval. En 1152, Aliénor d'Aquitaine épouse Henri Plantagenêt, futur roi d'Angleterre. Cette union fait passer l'Aquitaine, et donc Bordeaux, sous domination anglaise pendant près de trois siècles.
Les marchands anglais découvrent alors les vins bordelais, plus clairs et plus légers que les rouges auxquels ils étaient habitués. Ils leur donnent un nom : claret, du mot français "clairet", qui désignait justement ces vins rouges peu colorés, presque translucides.
Le mot va faire un chemin extraordinaire. Au fil des siècles, alors que les vins bordelais s'assombrissent et se structurent, "claret" reste dans le vocabulaire britannique comme le terme générique pour désigner… n'importe quel vin rouge de Bordeaux. Aujourd'hui encore, un amateur anglais chevronné parlera spontanément de "claret" pour un Margaux ou un Saint-Julien, sans que cela ait de rapport avec la légèreté d'origine du mot.
Une renaissance inattendue en 2025-2026
Voici la partie la plus surprenante de l'histoire : Bordeaux vient de se réapproprier ce mot pour en faire, littéralement, un nouveau style de vin.
Face à la baisse continue de la consommation de vin rouge, un phénomène mondial, mais particulièrement marqué chez les jeunes générations. Le syndicat des vins de Bordeaux et Bordeaux Supérieur a lancé une grande consultation dès 2023, et le constat était sans appel : les jeunes consommateurs se détournent des rouges classiques, jugés trop lourds, trop tanniques, pas assez adaptés à une consommation décontractée, entre amis, à l'apéritif.
La réponse, dévoilée lors du salon Wine Paris en 2026, a été de ressusciter le mot "claret", mais pas pour désigner tous les rouges de Bordeaux comme le faisaient les Anglais. Il s'agit d’une relance récente de l’appellation Bordeaux pour un style de vins ultra-frais. Désormais la mention traditionnelle “Bordeaux Claret”est applicable et réglementée, depuis les vendanges 2025.
“A ne pas confondre avec l’AOP Bordeaux Clairet, qui est un style de rosé plus foncé”, bien ancrée dans le vignoble bordelais, notamment sur la rive droite.
À quoi ressemble ce nouveau claret ?
Concrètement, le Bordeaux Claret est pensé comme l'exact opposé d'un grand cru classé qu'on garde vingt ans en cave :
- Une robe claire, rubis à violine, loin de la couleur sombre des rouges traditionnels
- Peu de tanins, grâce à une macération courte, de deux à quatre jours seulement
- Pas de passage en barrique : un vin pensé pour la fraîcheur, pas pour le boisé
- Fait pour être servi frais, autour de 5°C, et non chambré comme un rouge classique
- Fait pour être bu jeune, dans les deux ans, plutôt que pour vieillir en cave
Le merlot domine largement les premières cuvées, avec parfois un peu de malbec. Chaque vin doit passer devant un jury de dégustation indépendant pour avoir le droit d'afficher la mention "Bordeaux Claret" sur l'étiquette.
Un pari commercial assumé
Le lancement n'a rien d'anecdotique. Une quarantaine de producteurs se sont déjà engagés dans l'aventure dès la première année, avec près de deux millions de bouteilles produites et parmi eux, des noms loin d'être marginaux, comme Mouton Cadet ou Calvet, ce qui montre que les grandes maisons bordelaises y croient.
La stratégie de commercialisation est claire : plutôt que de viser les rayons de supermarché, le Bordeaux Claret est d'abord pensé pour les bars et les restaurants, servi au verre. Une manière d'aller chercher les consommateurs là où ils boivent déjà du vin de façon décontractée, plutôt que de les convaincre en rayon.
Petite ironie de l'histoire : au Royaume-Uni, où le mot "claret" reste très attaché au vin rouge de Bordeaux classique dans l'esprit des amateurs, certains professionnels du vin regardent cette réappropriation d'un œil circonspect, pas question, pour eux, de voir leurs grands crus de garde soudain associés à un vin léger à boire frais entre copains.
Ce que ça dit de la consommation de vin aujourd'hui
Ce petit épisode bordelais en dit long sur une évolution plus large. Le vin, en France comme ailleurs, se boit de moins en moins, la baisse de consommation mondiale se poursuit d'année en année, mais les attentes des consommateurs, elles, changent de nature plus qu'elles ne disparaissent :
- On boit moins, mais on veut mieux comprendre ce qu'on boit. Le vin devient un objet culturel autant qu'une boisson
- On cherche des formats plus légers, plus frais, plus simples à apprécier sans expertise particulière
- Le rituel autour du vin, l'apéritif, le moment partagé, prend parfois le pas sur le vin "de garde" et de patrimoine
Le Bordeaux Claret est né précisément de ce constat : plutôt que de demander aux jeunes consommateurs de s'adapter aux codes du grand vin traditionnel, Bordeaux a choisi d'inventer un style qui s'adapte à eux.
Pourquoi c'est intéressant si vous visitez la région
Pour un visiteur de passage, ce retour du claret est une occasion assez rare : celle d'assister, presque en direct, à la naissance d'un nouveau style de vin dans une région qui a plus de deux mille ans d'histoire viticole. Si vous croisez la mention "Bordeaux Claret" sur une carte des vins ou une étiquette lors de votre séjour, vous ne tomberez pas sur un vieux classique, mais sur l'un des tout premiers millésimes d'une catégorie officiellement née en 2025.
De quoi transformer un simple verre de rouge frais en une petite leçon d'histoire et d'actualité bordelaise!
